Marielle de Sarnez, invitée de l’émission « Ça vous regarde » sur LCP

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Bienvenue sur ce plateau Marielle de Sarnez. Merci d’avoir accepté notre invitation. Vous présidez la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale, vous revenez de Bagdad, où vous étiez aux côtés de Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères. Vous étiez en novembre à Mossoul, ainsi qu’à la frontière nord, au Kurdistan irakien, où vous avez rencontré ces femmes yézidies, ces femmes réfugiées. Cet après-midi, à l’Assemblée nationale il y avait une grande table ronde avec plusieurs témoignages. Dans quel état physique et psychologique sont-elles aujourd’hui ?

C’était très important qu’on témoigne. J’ai donc invité Vian Dakhil, qui mène un combat formidable pour la libération de ces femmes. J’ai invité aussi Elise Boghossian, de l’ONG EliseCare, que j’avais rencontrée dans les camps de déplacés à Dohuk, au nord du Kurdistan irakien, la dernière fois que nous y sommes allés, fin novembre, et qui récupère des femmes… Vous imaginez l’état psychologique dans lequel vous êtes, quand vous avez vécu tout ce que vous avez vécu depuis cette nuit du 3 août 2014 où Daech est arrivé dans les monts du Sinjar où vivait toute cette communauté yézidie. Où les hommes ont été enlevés, tués. On a trouvé 71 charniers. Où les enfants, jeunes, petits, sont enlevés pour devenir des enfants soldats. Où les femmes sont kidnappées, maltraitées, et deviennent des esclaves sexuelles pendant des mois et des mois.

Ces femmes ont vécu un enfer, on peut le dire ?

Ce sont des drames abominables, et elles ont vraiment besoin, c’est ce que j’ai vu dans les camps où nous sommes allés, d’un soutien psychologique au quotidien, évidemment, et il faut que la France soit là.

On va y revenir, évidemment, au rôle de la France et de la communauté internationale. Que sait-on des chiffres ? 6500 ont été kidnappées, la moitié a été libérée après la chute de Daech.

Il y a aussi des femmes qui sont « rachetées », c’est-à-dire qu’elles sont vendues par les gens de Daech qui les possèdent, par les djihadistes. On parle de 20 000 dollars pour une femme. Quand nous sommes allés dans ce camp de déplacés, à Dohuk, avec Delphine O et Claude Goasguen de la commission des Affaires étrangères, nous sommes arrivés le jour où 70 femmes avaient été « rachetées », et elles venaient d’arriver. Vous imaginez évidemment l’état dans lequel elles étaient. Et nous avons des femmes qui sont encore aux mains de Daech. Beaucoup en Syrie, un peu en Irak, quelques-unes au nord du Kurdistan irakien, du côté de la Turquie. Moi, je pense qu’il faut une mobilisation internationale sur cette question, et qu’on ne peut pas imaginer qu’aujourd’hui, on ait encore environ 3000 femmes qui sont otages de Daech.

Vous les soutenez pour que la qualification de « génocide » par la communauté internationale soit reconnue ?

Bien sûr, c’est en cours de documentation, ça va être documenté, cas par cas. D’ailleurs, la communauté yézidie dit que c’est le 73ème génocide subi par leur communauté. Et puis Vian Dakhil a aussi parlé des minorités. Les minorités chrétiennes, nous sommes allés dans la plaine de Ninive et nous avons vu le patriarche, il y avait plusieurs centaines de milliers de chrétiens qui sont partis évidemment, quand Daech est arrivé, et qui ne sont pas revenus, qui sont aujourd’hui exilés dans un certain nombre de pays. Au fond, ce que Daech voulait, c’est éradiquer tout ce qui pouvait ressembler à une forme de diversité culturelle ou religieuse. C’est-à-dire ce qui est le plus précieux, au fond, de la vie humaine.

C’est un peuple qui a toujours été persécuté ? Même avant Daech ?

Oui, toujours, depuis très longtemps – c’est le 73ème génocide.

Il y a aussi la question des bébés. Ces bébés qui sont nés de ces viols, de ces femmes, par les soldats de Daech. Que peut-on faire ?

J’ai vu des enfants qui étaient dans ce cas-là. Qui ont vu, qui ont témoigné de violences, assisté à des violences terribles. Qui sont des enfants nés du viol de ces femmes. Qui deviennent, parce que leur père était un djihadiste, musulmans. Et qui sont donc difficilement acceptés dans leur communauté d’origine yézidie. Il faut soutenir tout ce qui se fait du point de vue humanitaire et du soutien psychologique. Il y a beaucoup d’enfants, on parle de 15 000 enfants des rues à Mossoul, qui sont des enfants qui n’ont plus de parents. La loi irakienne ne permet pas l’adoption quand on ne déclare pas la mort des parents – et évidemment, c’est un cas où il est difficile de le faire. C’est un combat qu’on doit mener. Donc j’ai souhaité aussi qu’on en parle. On a beaucoup parlé des femmes yézidies, et c’est très important de le faire. Le président de la République française a décidé d’en accueillir, certaines avec leur famille. 18 sont arrivées fin décembre avec leur famille, avec leurs enfants. Elles sont accueillies dans trois régions de France. Je suis allée leur rendre visite. Trois lieux où elles sont bien, où elles sont en sécurité, où les enfants vont apprendre le français. J’y suis allée la veille de la rentrée des classes des enfants. D’autres femmes viendront encore, avec leur famille, mais c’est très important de parler aussi des enfants, et des enfants qui sont orphelins, dans les orphelinats au Kurdistan, et il faut une mobilisation de la communauté internationale et de la France.

Concrètement, qu’est-ce que vous attendez de la mobilisation, pour leur venir en aide ? C’est les accueillir, les prendre en charge, physiquement, médicalement ?

On doit être à leurs côtés au plan humanitaire. Il y a des déplacés, des camps de déplacés, il faut vraiment qu’on puisse créer les conditions de retour, si possible, dans la province où ils habitaient, c’est-à-dire dans le Sinjar. Aujourd’hui cette partie-là de l’Irak n’est pas sécurisée. Donc la perspective même de retour n’existe pas. C’est très important qu’à Bagdad on soit conscient de cela, que la communauté internationale et que la France agissent pour la sécurisation de ces zones, qui étaient les zones où ils habitaient. Je pense au Sinjar pour les yézidies, je pense à la plaine de Ninive, et à Mossoul. C’est très important de reconstruire, de faire en sorte que dans ces régions d’Irak, ceux qui y étaient puissent revenir.

Certaines d’entre elles sont des combattantes. Certaines ont combattu avec les Kurdes.

Oui, bien sûr. Mais celles qui sont aujourd’hui dans les camps de déplacés sont des situations qui sont extrêmement difficiles et dures. Il y a tout un accompagnement psychologique, et d’ailleurs la France le fait, l’accompagnement de ces femmes yéziies, qui ont vécu ces abominations dont nous parlions.

Je voudrais qu’on termine par cette question : la situation internationale dans la région. Ce sont aussi les attaques répétées de la Turquie contre les Kurdes, et forcément ces combattants qui ont largement contribué à vaincre Daech. Le tout, dans un contexte où Donald Trump a décidé de retirer ses troupes de Syrie. Que font la France et l’Europe ? Est-ce qu’on doit protéger les Kurdes ?

Il y a une première urgence, en Irak, de la reconstruction de l’Irak, de la réconciliation de l’Irak. Daech a été vaincu militairement, mais Daech est toujours là. L’organisation est toujours là, sous cette forme ou sous d’autres formes. Des attentats ont lieu régulièrement. Donc on doit créer les conditions de la stabilisation, de la sécurisation, du développement social, du développement économique, dans cette région du monde, c’est absolument vital. On a besoin d’un Irak unifié, pacifié, réconcilié, stabilisé. Et vous me posiez une question sur les Kurdes. Vous parlez des Kurdes syriens ; ce ne sont pas les Kurdes irakiens. C’est évident que le désengagement américain annoncé comme ça, sans aucune concertation alors qu’ils étaient protecteurs des Kurdes dans la région du Rojava, du nord-est de la Syrie, c’est une très mauvaise nouvelle. On voit bien que le jeu turc arrive. Je pense que la France a un devoir, une obligation de vigilance pour ces Kurdes qui se sont battus, ne l’oublions pas, contre Daech.
http://mouvementdemocrate.fr/article/marielle-de-sarnez-invitee-de-lemission-ca-vous-regarde-sur-lcp-1

Dernière modification : 30/01/2019

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